Dans le cadre de la mission de mobilisation et d’explication du Pdci-Rda, Docteur Kouassi Lenoir Kouadio Emmanuel, Secrétaire Exécutif en charge de la Sécurité, membre du Bureau politique du Pdci-Rda, explique la pertinence de la participation aux élections  législatives, la nécessité d’une forte opposition au parlement pour sauver la démocratie et préserver le principe de séparation des pouvoirs.

Dr Kouassi-Lenoir, le Pdci Rda se porte-t-il bien après cette violente  tension politique récente ?

Malgré les tornades et les vents contraires,  le parti se porte très bien. Il est encore plus enraciné que jamais dans ses territoires. La légitimité verticale et horizontale  de son président reste intacte et indiscutée. Il s’apprête à se lancer dans la campagne pour les législatives avec des militants armés moralement et psychologiquement. Malgré la prolongation de la crise, et contrairement à d’autres formations politiques qui paraissent écrasées par le destin, le Pdci-Rda a su toujours se ressaisir, dépasser les conflits d’intérêts, et les rivalités inutiles. Il reste en capacité et en toute autonomie de réinventer de nouvelles solidarités.  Ce parti idéologiquement non violent reste ouvert au dialogue, à la concertation pour la cause de la paix et le bonheur des Ivoiriens.

Le président du Pdci-Rda appelle à la participation du parti aux élections législatives. De très nombreux Ivoiriens approuvent cet appel, d’autres, par contre, ne le comprennent pas après une désobéissance civile douloureuse selon eux ? Ce débat contradictoire peut-il  impacter le comportement des électeurs ?

L’impact sur le taux de participation dépendra de la capacité des états-majors des partis politiques à encadrer et à mobiliser leurs militants. L’appel à participer à l’élection législative demande encore un nouvel effort pédagogique. Sans juger ni condamner les tenants des discours anti élection que je respecte, je pense que l’heure est tout de même  à la clarification politique pour déconstruire aussi des messages codés de la manœuvre psychologique qui veulent retourner les militants contre leurs responsables politiques. J’appelle à la vigilance des militants du Pdci-Rda. Le droit de participer aux législatives n’était pas incompatible à la  philosophie de la campagne de désobéissance civile initiale. Vous savez, les observateurs les plus avisés vous diront qu’il y a eu un gros problème de définition opérationnelle de la désobéissance civile. Ceci peut aussi expliquer certains discours anti élection ou le rejet de  élection.

La désobéissance civile, quelle en était  la base conceptuelle initiale, selon vous ?

Analyser bien les discours et messages disponibles, les mots choisis, les idées exprimées,  l’appel à la désobéissance civile n’était pas du type révolutionnaire. Il ne pouvait donc pas être un appel à la sédition, à l’insurrection, à la rébellion, à la remise en cause des Institutions de la République. Les acteurs de cet appel reconnaissaient la légitimité de l’ordre juridique établi.  L’appel lancé  répondait à un cri de désespoir exprimé. Des citoyens Ivoiriens pensaient que le droit était en train de mourir, un droit qu’il fallait défendre au risque d’être traité comme des délinquants de droit commun.  D’autres sont même allés jusqu’au sacrifice personnel. Ce qui  était recherché par cet appel était la concertation nationale pour amener à des modifications juridiques nécessaires à la consolidation de l’Etat de droit et à des élections transparentes, et rien d’autre. Pour ces mêmes objectifs, plusieurs options étaient envisagées dont la participation aux élections législatives. Participer  aux élections législatives est une nécessité de sécurité nationale, ne pas le faire, c’est renoncer à la lutte légitime pour le règne de l’Etat de droit.

Y a-t-il d’autres explications qui justifient cette participation à l’élection législative ?

Oui, elles sont nombreuses. Je m’arrête sur un point qui me semble fondamental. Vous savez, notre Parlement est affaibli par une Constitution qui concentre le pouvoir dans les mains du seul président de la République. Dans un tel contexte  constitutionnel, une forte opposition au Parlement devrait éviter  la confusion des pouvoirs, néfaste pour la démocratie.  Vous savez, il y a trois catégories de Parlements : Les Parlements qui font la loi, les Parlements qui influencent la loi et les Parlements ayant peu ou pas du tout d’incidence sur les projets. Le Parlement ivoirien est classé dans la troisième catégorie. Un système politique où le pouvoir Exécutif échappe au contrôle parlementaire n’est, au mieux, qu’une démocratie inachevée. Il nous faut donc éviter, dans la pratique, la disparition de la séparation des pouvoirs. Dans notre contexte constitutionnel caractérisé par la prééminence du pouvoir présidentiel où le contrôle de l’action du gouvernement est faible, une très forte présence de l’opposition au Parlement est nécessaire.

Une forte opposition au Parlement suppose une opposition unie. Or des acteurs membres de l’opposition se désolidarisent de la stratégie élective de la plate-forme et envisagent d’aller seuls à l’élection. Quelles analyses faites-vous de cette union qui semble se fragiliser ?

Nous découvrons les limites d’une plateforme non idéologique. Je ne vais pas m’attarder sur ce sujet. Vous savez,  une stratégie électorale commune ne peut pas être efficace si certains analystes méprisent les réalités politiques locales évolutives et les enjeux politiques nationaux nouveaux, ou si d’autres vivent encore dans l’illusion des fiefs réservés.  Tous les arrangements sont possibles à la seule condition de les faire reposer sur un réalisme politique cohérent. Ici est fondamentalement posée la question de la responsabilité en politique. Les Ivoiriens apprécieront. Je pense qu’il faut qu’en Côte d’Ivoire, on apprenne à prendre conscience d’être sur le même bateau, une conscience vécue, et à savoir entrer en intelligibilité.

Comment peut-on aller sereinement aux élections sans une vraie concertation ni un consensus politique sur l’ensemble du système électoral ?

Oui, c’est un problème de fond. L‘absence de consensus national n’exclut pas de régler les problèmes par une intelligence collective plus fine. Je confirme que la problématique sécuritaire  ivoirienne recommande des formules intelligentes. L’organisation des élections par tous les moyens n’est pas le seul critère pour attester l’existence d’une démocratie. Il faut savoir privilégier ou prioriser des formules de paix positive face à la démocratie purement élective. Le  recours  à des arrangements de partage du pouvoir sous une base démocratique et légale comme cela s’est pratiqué dans de nombreux  pays pour consolider l’unité nationale, est une voie de la paix. Il n’est pas ici question de partager le pouvoir Exécutif. Mais de faire en sorte que l’opposition puisse exister au Parlement par exemple et lui permettre de jouer son rôle au titre de la séparation des pouvoirs pour éviter la confusion des pouvoirs pas toujours nécessaire. Je crois que c’est sur des consensus solides, sur la base des sacrifices personnels et collectifs ou des privilèges perdus, qu’on bâtit une nation.

Interview réalisée par P.K. In le nouveau réveil / jeudi 11 février 2021 – N°5685 // www.lereveil.net