Notre Fondateur

Diapositive038okLes hommes comme les pays ont un destin auquel ils n’échappent point. Celui de Félix Houphouët-Boigny s’est conjugué avec le surgissement du mouvement anticolonialiste ivoirien et la naissance de la Côte d’Ivoire moderne. Autant ces circonstances ont façonné sa puissante personnalité, autant il a su en extraire l’énergie potentielle pour imprimer sa marque aux événements. Du métier de médecin au combat du militant anticolonialiste, de l’homme d’Etat à l’apôtre de la paix, c’est le même itinéraire d’une longue carrière politique, fondée sur des convictions profondes et servie par une intelligence, une imagination et une énergie remarquables. Les chemins du destin et de la liberté ont été largement balisés et parcourus par celui qui s’était fixé pour idéal la quête de la vraie paix, nouveau Graal promis aux nations du monde et aux hommes de bonne volonté.

 Félix Houphouët-Boigny est issu d’une famille traditionnelle baoulé. Formé selon les principes de l’éducation africaine traditionnelle, il suit cependant le cursus des écoles du gouvernement général de L’Afrique occidentale française (AOF).

Médecin africain, il exercera son métier pendant trois lustres avant de faire son entrée en politique.

On peut, à partir de trois angles de vues, appréhender l’homme tout court d’abord, l’homme politique ensuite, l’homme de foi enfin.

L’homme, par ses qualités, par sa formation, par sa philosophie de l’existence a préparé le politique à l’exercice des hautes responsabilités qui, elles-mêmes, trouvent leur accomplissement et leurs fins dans la transcendance.

La cohérence et la constance des convictions et des certitudes, des choix et des actes de Félix Houphouët-Boigny révèlent cette triple dimension d’un destin hors du commun.

Dans nos sociétés traditionnelles qui ont organisé et minutieusement les relations humaines, tout Africain met un point d’honneur à connaître ses origines, à réciter sans hésitations et sans erreurs sa généalogie.

Or que n’a-t-on pas lu et entendu sur les origines de Félix Houphouët-Boigny, alors qu’il n’a jamais fait mystère de cette question, qu’il s’en est expliqué à plusieurs reprises et publiquement.

Les ancêtres

Les Baoulés, on le sait, sont issus de la fusion de groupes autochtones et d’émigrants akans partis de l’actuel Ghana dans la première moitié du XVIII e siècle. Ils occupent d’abord la région de Bouaké avant d’essaimer pour les nécessités de l’exploitation des mines d’or et du commerce, dans les régions de Yamoussoukro, Toumodi, Kocumbo et Tiassalé. C’est dans ce mouvement que l’éponyme N’dri Boigny s’installe autour des années 1850 à Kami, aujourd’hui un des quartiers suburbains de Yamoussoukro. C’est là qu’il fait souche en épousant la princesse Kokoblé. De leur union naîtront cinq enfants dont les descendants forment la famille élargie de Félix Houphouët et le noyau autochtone du village de Yamoussoukro.

Laissons la parole à Félix Houphouët lui-même : « La fille née de ce mariage, a porté le nom d’Adjoua, belle-mère de Boigny. Elle a épousé le Chef Ahounou du village de Morofè et c’est de cette union que naîtront quatre filles qui perpétueront la lignée maternelle : Yamousso, Amoin, Adjo et Brou ».

Brou est la grand-mère de Félix Houphouët. Elle épouse Kimou, le chef de Diokro dont Félix Houphouët a revendiqué l’héritage dans une de ses interventions publiques (« vous pourrez tuer Houphouët-Boigny, mais vous ne tuerez pas l’héritier de Kimou ; mon grand-père était de son temps, l’un des plus riches de la région faafoué, déclarait-il le 26 avril 1983 »).

Les parents

Le couple Kimou a trois filles et un garçon. La troisième fille, Kimou N’dri, dite N’dri Kan épouse N’Dolly Houphouët du village de Gloyaokro, du sous-groupe Baoulé N’Zikpli ( sous-préfecture de Didiévi ). Ce sont les parents de Félix Houphouët qui est donc un Baoulé pur sang par son père N’Zikpli de Didiévi et par sa mère Akouè de Yamoussoukro.

N’Dolly Houphouët et N’dri Kan ont cinq enfants : trois filles (dont une décédera en bas âge) et deux garçons.

La généalogie de Félix Houphouët est donc connue. Elle privilégie la lignée maternelle parce que la société baoulé est une société matrilinéaire (le matriarcat comme on le dit improprement chez nous). La parenté, faut-il le rappeler, n’est pas seulement biologique, elle est aussi une convention sociale. Selon que la société est patrilinéaire ou matrilinéaire, tel ou tel groupe de parents est privilégié, reconnu.

Le cercle de famille

Félix Houphouët naît le 18 octobre 1905 à Yamoussoukro. Il reçoit comme prénom baoulé, Djaha (souvent contracté en Dia ) en hommage de reconnaissance à la divinité qui permet sa naissance et dont il serait une hypostase. Après sa conversion au christianisme en 1916, il prend le prénom chrétien de Félix. En 1946, il ajoute à son nom celui de son trisaïeul Boigny. Il s’en est expliqué dans le journal Clarté de Dakar (n°75 du 4 janvier 1946).

L’enfant révèle très vite quelques traits du futur homme. Il est plutôt entêté, n’hésitant pas à enfreindre le protocole pour jouer avec les enfants du village, ou les interdits alimentaires censés protéger la puissance mystique qu’il aurait reçue à sa naissance. Impérieux et fier comme son père, il est aussi sensible et généreux que sa mère.

Mais des évènements tragiques ont endeuillé ses premières années, créant cette habitude du malheur qui a trempé l’écorce du jeune enfant et préparé l’adulte à accueillir avec sérénité les fortunes et les infortunes de la vie d’homme. Le jeune Houphouët perdra successivement son père, son oncle Kouassi N’go assassiné en 1910, sa tante Yamousso et un peu plus tard, en 1935 et en 1938, sa mère et son frère cadet.

En plus de ces drames familiaux, quelques dates, quelques évènements liés au début de la colonisation française ont contribué à façonner l’héritier de Kimou.

L’année 1910 est celle du transfert du poste militaire français du village de Bô-nsin (orthographié de façon fautive Bonzi) à Yamoussoukro qui assurera la prééminence de ce village et de ses chefs dans la région Akoué. Yamousso est promue reine des Akoués et N’Gokro, nom originel de son village devient Yamoussoukro. En 1911, c’est la fin de la résistance héroïque des Baoulés à la conquête coloniale, résistance marquée par des actes de bravoure, de patriotisme qui préfigurent ceux de la lutte politique des années quarante et cinquante, mais aussi par la conciliation et la collaboration. Et plus tard, Félix Houphouët ne cessera pas de méditer sur l’exemple de sa tante Yamousso qui sut concilier la résistance de ses frères Akoué et la collaboration avec les Français. La conquête achevée, la résistance brisée, l’occupant français s’attellera à la « mise en valeur » du territoire. De nouvelles cultures végétales, tels le café et le cacao sont introduites. Progressivement quand l’hostilité des autochtones est surmontée, se développera une économie de plantation. Les Boigny qui avaient pratiqué auparavant l’orpaillage et le travail de la terre deviendront de grands et riches planteurs.

Héritier d’une lignée illustre et fils de son temps, Félix Houphouët est aussi à la tête d’une famille étendue dont il saura maintenir la cohésion et la solidarité. Le noyau du cercle familial est constitué par ses deux sœurs aînées, Faitai ( décédée en 1998 ) et Adjoua (décédée en 1986), son frère cadet Kplé Augustin (décédé en 1938), ses cousins Kouassi N’Go et Yao Simon (décédé en 1990) et ses deux cousines germaines Amoin (décédée en 1989) et Djénéba. Les autres parents sont les cousins descendants de N’Dri Boigny et de Kokoblé avec une prééminence des lignées utérines sur les lignées consanguines, selon les règles de parenté baoulé.

Au début des années trente, Félix Houphouët épouse Kady Sow, nièce du Roi des Agni de l’Indénié. Le couple aura cinq enfants dont quatre vivants. En 1952, Félix Houphouët épouse en secondes noces Brou Marie-Thérèse du village royal baoulé de Sakassou.

Laissons-là cette fausse querelle des origines. Remarquons seulement qu’une certaine gauche ivoirienne fait maintenant l’apologie du sang bleu, met à l’index les roturiers, en attendant peut-être de sacrer demain des rois et des reines !

Mais comme le dit avec humour le Président Houphouët, « on n’est pas allé chercher Lénine dans la famille des tsars ! »

formationFélix Houphouët est formé selon les principes de l’éducation africaine que reçoit tout jeune villageois. Cette éducation africaine enseigne le respect des anciens, la solidarité, la fraternité, le savoir-être.
Le futur président ivoirien suit cependant tout le cursus des écoles du gouvernement général de l’AOF.

L’Ecole de Bô-nsin et le Groupe scolaire central de Bingerville

Le jeune Houphouët effectue les cinq années de l’enseignement élémentaire. Il se révèle brillant potache en étant toujours premier de sa classe. Après l’obtention du certificat d’études, il est admis en 1915 au Groupe scolaire central de Bingerville (devenu par la suite Ecole primaire supérieure) où il effectue trois années d’études.

L’Ecole de William Ponty et l’Ecole de médecine

En 1918, Félix Houphouët réussit le concours d’entrée à l’Ecole normale William Ponty. Le jour de son embarquement pour le Sénégal, il se fait remarquer en dirigeant la protestation des élèves ivoiriens contre la différence de traitement entre eux (logés sous l’entrepont) et leurs condisciples venant du Dahomey (actuel Bénin). Il obtient gain de cause auprès du gouverneur à Bingerville. Le jeune élève fait montre déjà d’un courage tranquille et d’une certaine forme d’éloquence.

Après avoir passé avec succès trois années à William Ponty, Félix Houphouët achève avec brio sa spécialisation de médecine à l’Ecole de médecine de Dakar. Il sort major de sa promotion en 1925 (les résultats sont publiés dans le journal officiel de l’AOF de 1925). Pendant ses années d’études, il est, selon le témoignage de ses condisciples, caractérisé par son calme, sa boulimie de connaissances, son esprit de camaraderie. Il est également marqué par l’influence de trois de ses professeurs : Claude Raquain de sensibilité socialiste décide de son orientation à l’Ecole de médecine ; Lamine Gueye, le futur homme politique du Sénégal, lui enseigne les mathématiques et l’honore de son amitié ; le médecin-général Aristide Le Dantec lui apprend, selon ses propres termes, « par l’exemple, que vivre c’est se donner ».

Le séjour sénégalais permet à Félix Houphouët de découvrir et d’observer les manifestations de la vie politique coloniale. Les originaires des quatre communes du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) jouissent de la citoyenneté française et peuvent élire des représentants à l’Assemblée métropolitaine. Les réunions politiques, les campagnes de presse, les joutes oratoires auxquelles ces élections donnent lieu, sont une vivante leçon de choses pour le futur homme politique ivoirien.

Toutefois son entrée en politique ne se fera pas dès le retour au pays. C’est dans l’exercice de sa profession de médecin qui le mènera à la découverte de la Côte d’Ivoire profonde, qu’il passera de l’action médicale et sociale à l’action politique, de la blouse immaculée du praticien à la toge incandescente du tribun.

president_pdciLe Syndicat agricole africain fut la matrice dans laquelle s’est formé le Parti Démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI). Il a fourni la masse de ses adhérents, ses ressources matérielles et financières, ses structures organisationnelles.

Mais le PDCI ne saurait être réduit à ce seul groupement et ses objectifs limités à la seule défense des intérêts corporatistes des planteurs. Au vrai, il a réalisé la fusion des revendications et des aspirations des diverses couches sociales ivoiriennes face à la colonisation et à ses excès.
Félix Houphouët fut le fédérateur des patriotes ivoiriens et des démocrates non ivoiriens (africains, français, levantins, etc.) dans un parti authentiquement africain et anticolonialiste.

Un parti démocratique

Dès l’origine, le PDCI est, en effet, ouvert à toutes les races, à toutes les classes, à toutes les nationalités. Et certains qui prônent aujourd’hui un nationalisme étroit devraient savoir que cela ne correspond pas à notre tradition, à notre histoire politique, non plus qu’à la situation de notre pays, pays-carrefour, pays de rencontres destiné à être la cheville ouvrière de la nécessaire et inéluctable fédération africaine.

D’aucuns ont prétendu que le parti créé le 9 avril 1946 n’en était pas un, qu’il n’avait pas de programme, et que et que…

Si le parti se définit, selon les politologues, par une organisation durable et complète, par une volonté délibérée d’exercer directement le pouvoir, seul ou avec d’autres (le PDCI le revendiquera avec les communistes en 1946, l’exercera avec les socialistes en 1956, enfin seul en 1960), par la volonté de rechercher un soutien populaire, alors le PDCI fut le seul véritable parti africain de la Côte d’Ivoire coloniale.

Nous pourrions parler des autres « partis » africains (le Parti progressiste, le Parti socialiste, le Bloc démocratique éburnéen, l’Entente des Indépendants, etc.) qui comptèrent si peu – et pour cause ! – dans notre vie politique. Il est significatif de noter que, de tous les nombreux partis politiques éclos depuis le 30 avril 1990, aucun ne revendique l’héritage de leurs prédécesseurs. Tous sont orphelins parce qu’ils n’ont même pas un héritage sous bénéfice d’inventaire ! Epigones de la lutte pour la liberté, ils s’acharnent à nier le combat pour la liberté du PDCI, veulent jouer les Fouquier Tinville et les Robespierre, en falsifiant l’histoire et en insultant notre mémoire collective.

Le programme

Quant au programme, l’article 5 des premiers statuts du PDCI élaborés en 1946 précise : « Le Parti démocratique a pour mission de grouper les hommes et les femmes d’origine européenne et africaine luttant pour l’union des autochtones de la Côte d’Ivoire avec le peuple français, pour le progrès politique, économique et social des populations de ce pays suivant un programme de revendications démocratiques ».

Ce programme sera enrichi, élargi par celui du RDA dont le PDCI devient une section après octobre 1946. Félix Houphouët par le PDCI a donné une base politique à son action qui était au départ syndicale. Il a unifié dans une même contestation du pouvoir colonial les masses rurales représentées par le Syndicat agricole africain et les masses urbaines regroupées au sein d’associations d’originaires, de comités d’études politico-culturels et de syndicats (UOCOCI, CEFA, syndicats CGT). C’est cette situation qui explique la juste part qui revient au PDCI dans la naissance du Rassemblement Démocratique Africain (RDA).

president_rdaAu congrès constitutif de Bamako, les Ivoiriens arrivent avec un parti de masse, le PDCI déjà constitué, un programme concis et précis, des hommes de qualité qui savent faire prévaloir l’intérêt de l’Afrique tout en ouvrant l’avenir. Félix Houphouët est de ceux-là. Et c’est donc logiquement qu’il est élu, à l’unanimité, président du Comité de coordination du Rassemblement Démocratique Africain ; qu’un autre Ivoirien, Fily Sissoko est élu secrétaire général et que le siège est fixé à Abidjan.

Nous ne reprendrons pas la saga du RDA qui est connue. Nous discuterons de trois questions qui suscitent encore des polémiques passionnées : le programme du RDA et la question de l’indépendance, l’alliance avec les communistes et le désapparentement, le problème de la balkanisation.

Le Programme du RDA et la question de l’indépendance

A Bamako (du 18 au 21 octobre 1946), les débats les plus passionnés ont porté sur l’orientation politique à donner au mouvement. Fallait-il se prononcer pour l’indépendance comme objectif immédiat (à vrai dire très peu de délégués y pensaient, une telle revendication eût été irréaliste). N’oublions pas qu’à cette époque, même le Viet Nam de Ho Chi Minh, proclamé indépendant, faisait partie de la fédération indochinoise et de l’Union française et que le Mouvement démocratique de la Rénovation malgache réclamait l’indépendance malgache dans le cadre de l’Union française. Malgré cette modération, les Malgaches ont subi en 1947 la terrible répression que l’on sait. En outre le PCF, allié du RDA, n’était pas non plus pour l’indépendance. Le sens politique, le sens de la responsabilité commandaient de trouver un moyen terme, une formule qui préserve l’indépendance comme objectif à long terme tout en acceptant l’Union française. C’est ce point de vue que Félix Houphouët Boigny fit triompher. Et la résolution de politique générale définit clairement le but du mouvement :

« L’émancipation des pays africains du joug colonial par l’affirmation de leur personnalité politique, économique, sociale et culturelle, et l’adhésion librement consentie à une union de nations et de peuples fondée sur l’égalité des droits et des devoirs ».

Si le mot indépendance n’apparaît pas, le contenu y est. Car affirmer sa personnalité politique, économique, sociale et culturelle équivaut logiquement à une revendication d’indépendance. De même on ne saurait s’unir librement si l’on n’est pas d’abord indépendant. Enfin organiser les masses en vue de recouvrer cette liberté, c’était aller à l’indépendance.

A trop vouloir nier le rôle d’Houphouët- Boigny et de ses camarades de lutte, on arrive à nier le mouvement anticolonialiste africain lui-même, organisé et animé par le RDA.

Car c’est à partir de 1946 que s’organise la marche inexorable vers l’indépendance. Et ce ne sont pas les ouvriers de la 11 e heure, les communistes et cryptocommunistes du PRA (Parti du Regroupement Africain) et autres syndicats ouvriers ou estudiantins qui vont amener l’indépendance comme on essaie de le faire croire.
Et le programme du RDA proposait des mesures hardies, des objectifs concrets et précis. Ainsi, en matière économique : la restitution aux collectivités locales des domaines concédés et abandonnés, la liberté du commerce, la réforme fiscale, la nationalisation des banques, la création de coopératives et d’instituts de recherche agricole. Ainsi, en matière sociale : le développement de l’enseignement, la gratuité des soins médicaux, l’extension immédiate et effective des lois sociales, la liberté d’organisation des syndicats, la suppression du travail forcé, le paiement des assurances sociales et des allocations familiales.

Le désapparentement

La question de l’alliance entre le Parti communiste français et le RDA est obscurcie par les jugements passionnels, les témoignages partiels et partiaux. Il faut poser la question sous son vrai jour pour avoir des réponses adéquates.

Quelle fut la nature exacte des liens entre le PCF et le RDA ? Ces liens furent- ils déterminants dans l’action du RDA ?

La rupture de ces liens par le désapparentement a-t-elle infléchi, de quelque façon, le cours de l’évolution politique de l’Afrique noire ?

Telles sont, à mon sens, les questions dignes d’intérêt. Savoir si Houphouët-Boigny, d’Arbousier ou tel autre furent communistes ou pas est un point de détail. A supposer qu’ils le fussent (ce qui n’est, au demeurant, pas le cas) faut-il rappeler que le RDA est un mouvement d’union de tous les Africains quelles que soient leurs conceptions idéologiques ou religieuses, leurs origines, leurs conditions sociales.

Essayons donc de répondre aux questions énumérées ci- dessus.

Les liens entre le RDA et le PCF furent d’abord parlementaires. Les élus du RDA ne pouvant du fait de leur petit nombre former un groupe parlementaire, reçurent mandat de s’apparenter aux groupes communistes pour l’efficacité de leur action parlementaire.

En Afrique même les Groupes d’études communistes (GEC) contribuèrent à la formation politique des militants et des dirigeants du RDA. Mais il n’y avait pas de lien organique entre RDA et GEC, non plus qu’avec les syndicats d’obédience CGT qui soutinrent la lutte du RDA.

L’alliance avec le PCF et les forces démocratiques françaises a servi l’action parlementaire des élus du RDA et, dans une moindre mesure, la pratique anticolonialiste en Afrique même où des militants communistes français payèrent de leur personne pour défendre les justes revendications des colonisés. Ce fut le cas d’un G. Cauche, d’un Suret-Canale au Sénégal, d’un Franceshi, d’un Casanova en Côte d’Ivoire, d’un Morlet, d’un Fayette au Soudan.

Mais les objectifs des alliés restèrent différents. Le RDA refusait la lutte des classes et se voulait une vaste coalition anticolonialiste regroupant toutes les classes. Le PCF, parti marxiste et français, luttait pour la révolution sociale en France (du moins théoriquement) mais ne prônait nullement l’indépendance des peuples colonisés. Il combattit même les nationalistes indochinois et algériens, du moins dans les premiers moments de leur lutte.

Il y avait donc une opposition fondamentale des deux formations dans leurs options, leur démarche, leurs fins. Une telle opposition ne pouvait conduire qu’à la rupture.

En 1950, le RDA, notamment sa section ivoirienne, subit une répression sévère sans espérer un secours efficace de ses alliés communistes. Lors de leur XIXe congrès tenu à Gennevilliers, ceux-ci ne formulèrent pas de perspectives claires quant à leur prise de pouvoir en France ; quant à l’avenir des colonies africaines.
Menacé de paralysie dans son action par la pression conjuguée de la répression coloniale, de la division des élus africains, et de la pratique des communistes, le RDA choisit de rompre avec ses alliés.

Le désapparentement est annoncé officiellement le 19 octobre 1950.

On a voulu établir, non par démonstration rigoureuse mais par pétition de principe, un lien entre la rupture entre le RDA et PCF et l’évolution vers la soi- disant indépendance octroyée et le « néocolonialisme ».

Nous avons déjà indiqué que le PCF n’a pas prôné l’indépendance et que l’anticolonialisme fut le fait des masses africaines organisées et encadrées par le RDA. Et le désapparentement n’a nullement empêché une évolution radicale de certaines sections du RDA et le choix de la voie socialiste après l’indépendance, comme en Guinée et au Mali. Si donc, on ne peut expliquer le cours politique après 1950 par le désapparentement, c’est qu’il ne fut pas un évènement déterminant.

La fameuse querelle qui opposa en 1950-1952 Gabriel d’Arboussier à Félix Houphouët sur le désapparentement, par-delà les outrances de la polémique, ne révèle aucune divergence, quant au fond, sur la rupture avec le parti communiste et la question de l’autonomie (entendons l’indépendance) dont on voudrait faire la pierre de touche de l’anticolonialisme du RDA. Mais il y a plus et c’est peut-être le fin mot de la querelle. Ni Gabriel d’Arboussier ni les militants exclus du mouvement après la réunion du Comité de coordination du RDA à Conakry en 1995, quoi qu’ils en aient et quoi qu’ils en disent, ne réussissent à créer un deuxième RDA « pur et dur ». Et d’Arboussier réintègre en 1957 les instances dirigeantes du RDA.

En définitive, c’est la conjonction de la lutte des colonisés, des changements métropolitains (changements économiques, nouveaux gouvernants, etc.) et de la situation internationale qui explique la décolonisation de l’Afrique noire. A côté de ces grandes catégories de causes, le désapparentement n’est qu’une péripétie qui ne mérite ni cet excès d’honneur (avec le rôle surévalué du PCF) ni cet excès d’indignité (avec la disqualification des dirigeants du RDA qui surent prendre cette courageuse décision). Avec le recul de l’histoire, on découvre le vrai visage du PCF et la justesse de la décision d’hommes comme Houphouët ou comme Aimé Césaire (qui fut avec Léon Gontran Damas compagnon de route du RDA) qui rompit avec le PCF en 1956.

La balkanisation

Par une fausse assimilation avec la situation qui prévalut dans les Balkans, on a usé et abusé du terme de balkanisation en Afrique noire.

En fait, les partisans d’une confédération avec le maintien des « fédérations primaires » de l’AOF et de l’AEF et les partisans d’une fédération avec le rattachement direct des territoires à la France se situaient dans la logique du colonisateur. Or les fameuses fédérations de l’AOF et de l’AEF étaient conçues en fonction et pour les besoins de la seule métropole coloniale. Elles n’étaient donc pas fondées sur des bases saines, solides qui leur eussent permis de perdurer. Aucune autre fédération coloniale d’ailleurs ! Ni le Ruanda-Urundi belge, ni l’Afrique orientale britannique, ni les Rhodésies-Nyasaland. Et les deux exceptions de l’Union sud-africaine (aujourd’hui République sud-africaine) et du Nigeria se sont maintenues, mais à quel prix ! Ici une terrible guerre civile et une instabilité politique chronique, là un régime inhumain, l’apartheid et sa violence endémique.

Mais surtout les évènements des années 1957-1960 ont permis d’apprécier le degré de conviction des soi-disant contempteurs de la balkanisation.

Ceux qui n’avaient que le mot de fédéralisme à la bouche, ont sacrifié allègrement les tentatives de regroupement – de l’éphémère fédération du Mali au projet mort-né de République centrafricaine – dès qu’ils risquaient d’être les seconds à Rome et non les premiers.

Ce n’est pas Houphouët, président du RDA qui eut été plébiscité comme en 1946 qui pouvait avoir ces craintes. Il fut et reste un rassembleur et non un balkanisateur.

La colonisation qui divisa pour régner, n’avait pas préparé les voies de l’unité africaine. Et s’il n’y a pas de fatalisme historique, il y a, par contre, une logique des processus qui est plus forte que la volonté des hommes. Il était donc irréaliste de vouloir construire immédiatement de grands ensembles régionaux et à fortiori continentaux. C’était mettre la charrue avant les bœufs et courir à l’échec comme les quelques tentatives de regroupement l’ont suffisamment prouvé.

Mais depuis que nous avons repris notre initiative historique et que nous imprimons progressivement une autre logique à notre histoire, on ne peut accuser Félix Houphouët-Boigny et son pays d’être les fossoyeurs de l’unité africaine.

Le projet de double nationalité fut une ébauche de fédération des pays du Conseil de l’Entente. La Côte d’Ivoire a accueilli continûment des millions d’étrangers africains en leur accordant les mêmes droits qu’à ses nationaux (y compris le droit de vote jusqu’en 1995). Malgré ses maigres ressources, elle pratique une solidarité vraie en versant subsides aux gouvernants et subventions aux Etats africains frères. Elle est la cheville ouvrière de toutes les organisations régionales africaines créées depuis 1960. C’est à l’honneur d’Houphouët et de son pays de préparer par des actes la construction de l’unité africaine au lieu de la célébrer verbalement.

La lutte anticolonialiste a révélé un leader authentique, expression de son peuple et non créature du colonialisme. Un leader et non undeus ex machina , un primus inter pares d’un mouvement démocratique. Et s’il avait manqué à son devoir, « trahi » comme certains l’insinuent, le RDA qui n’était pas un parti stalinien mais un mouvement démocratique, en eût tiré toutes les conséquences. Si Houphouët-Boigny sut donc conduire à la victoire ce mouvement en dépit des heurs et des malheurs, s’il sut garder la confiance de ses pairs et des masses, c’est qu’il est effectivement un de ces grands hommes de l’histoire qui, selon Hegel, sont « ceux qui, dans leur temps, ont le plus de lucidité et savent le mieux ce qu’il faut faire ».

Après l’adoption des statuts un bureau provisoire de 18 membres est formé. Sont désignés à l’unanimité pour en faire partie:
MM. Félix HOUPHOUET-BOIGNY
Philippe FRANCESCHI
Etienne DJAUMENT
Jean DELAFOSSE
NICOLAS
Babacar DIOP
Fily SISSOKO
Seyni GUEYE
Turbé SOW
Germain COFFI GADEAU
Gabriel DADIÉ
Dorothée DA SYLVA
Martin BLAGNON
CASANOVA
Ouezzin COULIBALY
Mory KÉITA
Akré AHOBAUT
Joseph ANOMA

A l’issue d’une réunion à Yamoussoukro, sont nommés:Secrétaire à l’organisation : Germain COFFI GADEAU
Trésorier Général : Fily SISSOKO
Secrétaire Administratif : Antoine KONAN KANGA
Secrétaire aux Affaires Judiciaire : Albert PARAISO